Cahier de citations


Pour notre bien commun,

nos managers régaliens voudraient éradiquer en chaque individu sa mauvaise graine, l’exorciser du moindre écart réglementaire, le sevrer de toute addiction nuisible, le réduire à sa plus simple expression kantienne, un agent de contrôle de sa propre rectitude morale. Et, “en même temps”, nulle objection à ce que la dérégulation économique fasse rage, à ce que les entreprises s’émancipent de leurs contraintes éthiques ou fiscales, puisque la Loi du marché, c’est tout naturellement de n’en respecter aucune. Un tel double discours du non-droit et du laisser-faire – privant chacun de tout sauf le secteur privé – réserve le respect d’un civisme intrusif à nos consciences fautives, sous prétexte de nous bonifier un par un, à un tel point de pureté que ça laisse à notre libre arbitre, avec ses hauts et ses débats, zéro marge de manœuvre, sinon le règne absolutiste du souverain Bien.

Lorsqu’on raconte une histoire au cinéma,

on ne devrait recourir au dialogue que lorsqu’il est impossible de faire autrement. Je m’efforce toujours de chercher d’abord la façon cinématographique de raconter une histoire par la succession des plans et des morceaux de film entre eux. (…) Lorsqu’on écrit un film, il est indispensable de séparer nettement les éléments de dialogue et les éléments visuels et, chaque fois qu’il est possible, d’accorder la préférence au visuel sur le dialogue. Quel que soit le choix final par rapport à l’action en développement, il doit être celui qui tient le plus sûrement le public en haleine.

Dès lors, sans cesse, Jenny insiste sur l’impossibilité de chacun à enregistrer objectivement le réel,

à se saisir des machines pour le restituer, la réalité restant l’intraitable réalité dont parlait déjà Barthes. Jamais, dans son existence, les instants ne sont captés, les appareils photos n’offrant que de déplorables clichés ou le magnétophone devant enregistrer un si important entretien avec Burroughs ne laissant finalement derrière lui qu’une bande magnétique entièrement vierge. Ne subsiste plus de l’image que sa non-image, son non-visible, son sentiment, où l’image n’est qu’une trace en soi qui se transforme et ne cesse de croître, le reste d’un instant révolu où l’image se tient en chacun comme une émanation, un souffle lointain, une atmosphère qui enveloppe un souvenir : l’aura tel que Walter Benjamin en sent le souffle venir à lui, cette trame singulière d’espace et de temps, cette “unique apparition d’un lointain, si proche soit-il”.

Ce qui caractérise les sociétés dites avancées,

c’est que ces sociétés consomment aujourd’hui des images, et non plus, comme celles d’autrefois, des croyances ; elles sont donc plus libérales, moins fanatiques, mais aussi plus “fausses” (moins “authentiques”) – chose que nous traduisons, dans la conscience courante, par l’aveu d’une impression d’ennui nauséeux, comme si l’image, s’universalisant, produisait un monde sans différences (indifférent), d’où ne peut alors surgir ici et là que le cri des anarchismes, marginalises et individualismes : abolissons les images, sauvons le Désir immédiat (sans médiation).

Cessons d’ignorer ce qui se passe sous nos yeux :

une révolution est en train de s’opérer, elle prône le retour à la valeur d’usage, le développement des énergies renouvelables, la fécondité naturelle des terres et des océans, la fin du travail servile et le règne de l’inventivité. Ce n’est ni plus ni moins qu’une révolution économique, elle tentera de nous gruger en se servant comme d’un appât de la marchandise rénovée. À nous de la dépasser en instaurant la gratuité de la vie.

Il est temps de nous désengager des combats douteux

qui profitent à nos ennemis. Nous n’avons ni à entrer dans les guerres de gangs planétaires ni à nous laisser conquérir par les marchés de l’angoisse, de l’insécurité, de la peur, où nous paierons de plus en plus pour nous sentir de plus en plus mal.

Il est temps de faire fond sur une réalité toute autre : la nôtre, celle de nos désirs, de notre volonté de vivre, de notre aspiration à une terre de beauté et de fécondité.

Il est temps d’en finir avec les nationalismes

et autres identités moutonnières. Il n’y a pas d’Américains, de Français, d’Afghans, de Bretons, de Guatémaltèques, d’Arabes, de Juifs, de Papous. Il y a des individus fort différents les uns des autres, et qui s’aviseront bien un jour que la lutte pour la souveraineté de la vie annule tous les autres combats.

Quiconque s’identifie à un territoire, à une religion, à une croyance, à une idéologie, à une ethnie, à une langue, à une mode, à une couleur ne fait que se dépouiller de sa singularité, de sa vraie et inépuisable richesse, de ce qu’il possède en lui de plus vivant et de plus humain.

et les fenêtres et les portes étant fermées,

sincèrement, je ne vois pas par où le chat qui vit ici est entré à moins qu’une tuile de cassée ou quelque chose dans le genre, enfant j’ai passé des étés entiers en quête de mystères dans le potager, geckos, coccinelles, bouts de mica, à présent je viens pour les trois jours de la tue-cochon espérant seulement que la femme, morte à plat ventre en Afrique, se venge de mon père, les pins dans l’obscurité et la même chauve-souris depuis l’enfance criant mon prénom, ma mère allumait la lumière et pas une ombre avec nous

-Quelle chauve-souris ?

juste des pierres plus légères que l’eau qui flottaient, en suspension, le médecin de ma mère à ses collègues, en leur montrant radio après radio

-Et celle-ci ?

ma belle-sœur à mon frère, à voix basse

-Je ne supporte plus tout ça

moi à ma belle-sœur

-Vous avez raison qui pourrait supporter ?

imaginant non pas le porc, mon père en train de manger penché sur son assiette et nous bousculant, ma mère dans tous ses états

-Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

et mon père incliné au-dessus de la table sans faire attention à nous, mastiquant sans répit

-Je n’arrive pas à m’arrêter

mon père qui depuis la guerre n’arrivait pas à s’arrêter, le psychologue dans le cercle de chaises de l’hôpital

-Vous ne pouvez vraiment pas vous tenir un peu tranquille ?

non désolé l’ami je ne peux vraiment pas me tenir tranquille, trop de gens sans mains, trop d’oreilles dans des bocaux, trop d’hélicoptères, trop de blessés, trop de quimbos en flammes, trop de morts, le chef des opérations rôdant autour des prisonnières, le sous-lieutenant chialant sous le mercedes nous tendant sa propre merde

-Aidez-moi

en même temps qu’il essayait de nous éloigner, mon père l’a expédié vers le sentier à coups de pieds et lui

-Pour l’amour du Ciel ne me tuez pas pour l’amour du Ciel ne me tuez pas

ce chapitre, c’est moi qui devrais l’écrire, ma sœur me l’a volé, Son Excellence me serrant le bras

-Attrape la valise et fichons le camp d’ici

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