Cahier de citations
4. Il y a un monde de voisins, mais ceux-là dorment.
Quelqu’un, pourtant, doit ne pas dormir, et regarder les arbres, par la fenêtre obscure de sa chambre, et lui aussi, les arbres, il vient de se tourner vers eux : la succession des arbres :
4.1. quelque chose de seul
coule dans la bouche
malgré l’à foison
récent des arbres
& beaucoup fréquenter
l’air de certains visages
n’empêche rien : le très loin
tout cela des gens
à qui j’adresse des mains innombrables
4.2. un simple élancement de clocher
vers la respiration bleue du ciel
et là où je suis
dans la confusion secouée de vent du saule
les lianes de feuilles passent
& repassent doucement
sur mon visage hospitalier, c’est tout tu vois
4.3. tu sais, mes frères et moi dénudions les arbres de leur écorce dans la forêt et les arbres à la fin mouraient, les pauvres arbres,
c’est seulement un faux souvenir
pour se provoquer une enfance
4.4. assis sur un fauteuil en cuir
à l’orée de la terrasse en bois
à l’orée de la forêt de chênes
& là-bas dans la clairière étreinte par un peu de pluie
le chêne, le vaguement seul,
prononce branche après branche
la claire silhouette de lui-même
4.5. les arbres tu vois,
leur infiniment lente existence
Et maintenant, je le demande, qu’est-ce que je vais devenir quand,
une fois ce chapitre terminé, on cessera à tout jamais de m’entendre, qui donc se souviendra de ce que j’ai été, prendra un instant le temps d’y penser et se souciera de moi, personne ne se souvient, ne pense, ne se soucie, on achète d’autres livres, on m’oublie et moi je reste toute seule dans ces pages sans le moindre lecteur en continuant de me réveiller à Evora à huit heures du matin en pensant qu’il est cinq heures à côté de mon mari qui dort, nous n’avons jamais eu de chiens ni d’agaves ni de mauves, nous habitons Lisbonne dans la maison que ma mère m’a laissée, j’ai tout inventé, j’ai dit que nous habitons dans la maison que ma mère m’a laissée mais ma mère ne m’a rien laissé, elle s’est contentée de mourir, si ça n’avait tenu qu’à elle, égoïste comme elle était, elle aurait emporté la maison avec elle et un paquet d’actions qui ne valaient pas un sou vaillant et qu’elle appelait mon assurance-vie, qu’elle gardait dans un coffre que nous avons mis un après-midi entier à ouvrir en essayant des clefs, des fils de fer, des pieds-de-biche, le coffre se bosselait en faisant tomber des plaques de vernis et il résistait l’obstiné jusqu’à ce que, dans un changement d’humeur, alors qu’on ne le touchait même pas, un léger sursaut du couvercle et des papiers du temps des rois serrés dans un cordon, une petite carte Présent de mon père et le portrait de mon grand-père dans son uniforme de sergent de la Marine, mon mari, m’exhibant ce tas d’ordures
– Tiens te voilà riche
tandis que je découvrais chez le sergent mes oreilles, mes yeux, tout ce qui ne me plaît pas dans mon visage et qui est passé de lui à moi, le sergent, désolé
– Excuse-moi
il devait travailler dans un secrétariat le pauvre et y copier des formulaires avec ces yeux qui aujourd’hui sont les miens, je ne l’ai même pas connu de son vivant à cause d’un anévrisme, ce qui fait qu’aussi oublié et seul que je le serai quand ce livre sera fini
des traces de coups et de vieilles faims,
les messieurs élégants pareils à moi qui l’aurait dit, pas très à l’aise dans leur chemise, dans leur costume, ils auraient pu naître à l’intérieur des murailles d’Evora et nettoyer des vases sur la petite tombe de leur mère, mon père s’est habillé une fois comme ça pour qu’on lui fasse une photo, le photographe une quantité de cintres dans une petite pièce à côté, il a demandé à mon père de se mettre de dos, de face, il a pris un des cintres sans le regarder
– Ça fera l’affaire
et une veste, un pantalon, un noeud papillon, on attendait dans le studio, le photographe et moi, mon père de l’autre côté, déguisé en riche, n’osait pas entrer, il avait dû se voir dans la glace et s’appeler monsieur en se tirant le chapeau, le photographe, s’impatientant
– Qu’est-ce qu’il fabrique, ce bonhomme ?
mon père l’a imploré du regard comme s’il allait mourir, il n’est pas mort cette fois-là, il est mort six ans plus tard sans faire de cinéma, sans cérémonies, il s’est fait une raison tout seul, il a demandé un petit pain et quand je suis revenue avec le petit pain il n’était plus là, je crois qu’il a voulu que je n’assiste pas à ça, il avait maintenant des traits plus intelligents que les siens parce que le smorts une majesté que jusque-là on avait ignorée, c’est eux et ce n’est pas eux, c’est bizarre, s’ils avaient vécu comme ça on les aurait traités avec respect, ils ne répondent pas, ils ne se fâchent pas, ils ne dorment pas, ils pensent tout le temps à des affaires difficiles à régler, nous
– Qu’est-ce que c’est ?
et eux sans s’intéresser à nous ils réfléchissent, il suffit d’aller au cimetière pour se rendre compte qu’ils ne discourent pas sur des sujets normaux, le loyer, le repas, mais sur des matières de chanoines avec des raisonnements en latin, mon père ne s’est pas assis par vénération pour le pantalon, il est resté debout devant les objectifs, chaque pas très prudent et ses poumons étranglant l’air, en sortant avec ses propres vêtements il s’est inquiété dans un souffle
– Je n’ai rien déchiré, hein ?
on a payé la photo et on a payé les beaux habits du moment que le photographe
– Le luxe, ça s’use mon vieux
pendant des semaines mon père ne marchait même plus, il a mis une éternité à comprendre qu’il était resté sur le cintre, il exigeait des serviettes de table en se protégeant de la tête aux pieds, mon père n’est pas mon père
il s’agit de rester connecté au grand corps indistinct du commun,
avec lequel la “communication” se fera essentiellement sur un mode phatique, c’est-à-dire sans contenu sémantique, sur le simple modèle du contact sans médiation. Des connexions plutôt que des relations, et qui présupposent toujours l’homogénéité des termes. Le système requiert avant tout la mobilisation de tous, le reste (les relations singulières) est sans importance. Aussi est-il parfaitement impossible de séparer sérieusement les deux pôles que sont la surveillance globale et la communication globale. Dans les deux cas il s’agit d’assurer une communication horizontale du pouvoir et de la norme, et de produire une société immédiate, immédiatement harmonieuse, indépendamment de la médiation politique et de la représentation. C’est en les séparant qu’on entretient l’idée que le contrôle n’est qu’une “dérive” d’un système en lui-même vertueux, producteur de libertés et de communication. Là encore, les travaux de Foucault ont montré comment la libéralisation politique n’avait été possible qu’à partir des techniques nouvelles de contrôle social. Le libéralisme n’est pas l’accomplissement de la destination morale de l’homme, mais un certain régime de pouvoir, au sein duquel des libertés sont produites dans la mesure même où elles s’avèrent contrôlables et prévisibles.
Le meurtrier le plus odieux est aussi la victime d’une société
qui tient pour une vertu de répartir équitablement son inhumanité à tous les degrés de sa hiérarchie. C’est pourquoi les malfaisants ont besoin de défenseurs, à plus d’un titre.
Il faut empêcher la foule de laver sa culpabilité dans le sang du bouc émissaire ; briser le cercle qui enchaîne au forfait le châtiment de la mort ou de la prison ; en finir, surtout, avec une justice qui, équilibrant sur les plateaux de la balance la malédiction ontologique de l’assassin et les infortunes de l’assassiné, dissimule sous le fatras des justifications psychologiques l’usage incantatoire de payer et de faire payer.
Tout procès intenté à la barbarie se devrait de mettre au banc des accusés le despotisme économique qui étouffe la vie et l’abandonne aux soubresauts hargneux du ressentiment. Il n’y a d’autre verdict que l’instauration d’une société plus humaine. L’innocence est le fruit du bonheur.
Nous avons réalisé la prophétie : l’absence de but.
L’errance a cessé d’être retour à l’origine, elle n’est même plus ab-errance qui supposerait encore un point fixe, elle est aussi loin de l’erreur que de la vérité. Elle a conquis l’autonomie dans une sorte d’immobilité, catatonie.
La lutte a commencé très vite avec la mort.
Il fallait y aller doux avec elle, avec délicatesse, tact, doigté. Elle le cernait de tous les côtés. Mais tout de même il y avait encore un moyen de l’atteindre lui, ce n’était pas grand, cette ouverture par où communiquer avec lui mais la vie était quand même en lui, à peine une écharde, mais une écharde quand même. La mort montait à l’assaut. 39,5 le premier jour. Puis 40. Puis 41. La mort s’essoufflait. 41 : le c?ur vibrait comme une corde de violon. 41, toujours, mais il vibre. Le coeur, pensions-nous, le coeur va s’arrêter. Toujours 41. La mort, à coups de boutoir, frappe, mais le c?ur est sourd. Ce n’est pas possible, le coeur va s’arrêter. Non.
De la bouillie, avait dit le docteur, par cuillers à café. Six ou sept fois par jour on lui donnait de la bouillie. Une cuiller à café de bouillie l’étouffait, il s’accrochait à nos mains, il cherchait l’air et retombait sur son lit. Mais il avalait. De même six à sept fois par jour il demandait à faire. On le soulevait en le prenant par-dessous les genoux et sous les bras. Il devait peser entre trente-sept et trente-huit kilos : l’os, la peau, le foie, les intestins, la cervelle, le poumon, tout compris : trente-huit kilos répartis sur un corps d’un mètre soixante-dix-huit. On le posait sur le seau hygiénique sur le bord duquel on disposait un petit coussin : là où les articulations jouaient à nu sous la peau, la peau était à vif. […] Une fois assis sur son seau, il faisait d’un seul coup, dans un glou-glou énorme, inattendu, démesuré. Ce que se retenait de faire le c?ur, l’anus ne pouvait pas le retenir, il lâchait son contenu. Tout, ou presque, lâchait son contenu, même les doigts qui ne retenaient plus les ongles, qui les lâchaient à leur tour. Le coeur, lui, continuait à retenir son contenu. Le coeur. Et la tête. Hagarde, mais sublime, seule, elle sortait de ce charnier, elle émergeait, se souvenait, racontait, reconnaissait, réclamait. Parlait. Parlait. La tête tenait au corps par le cou comme d’habitude les têtes tiennent, mais ce cou était tellement réduit ? on en faisait le tour d’une seule main ? tellement desséché qu’on se demandait comment la vie y passait, une cuiller à café de bouillie y passait à grand-peine et le bouchait. Au commencement le cou faisait un angle droit avec l’épaule. En haut, le cou pénétrait à l’intérieur du squelette, il collait en haut des mâchoires, s’enroulait autour des ligaments comme un lierre. Au travers on voyait se dessiner les vertèbres, les carotides, les nerfs, le pharynx et passer le sang : la peau était devenue du papier à cigarettes. Il faisait donc cette chose gluante vert sombre qui bouillonnait, merde que personne n’avait encore vue. Lorsqu’il l’avait faite on le recouchait, il était anéanti, les yeux mi-clos, longtemps.
Pendant dix-sept jours, l’aspect de cette merde resta le même. Elle était inhumaine. Elle le séparait de nous plus que la fièvre, plus que la maigreur, les doigts désonglés, les traces de coups des S.S. On lui donnait de la bouillie jaune d’or, bouillie pour nourrisson et elle ressortait de lui vert sombre comme de la vase de marécage. Le seau hygiénique fermé on entendait les bulles lorsqu’elles crevaient à la surface. Elle aurait pu rappeler ? glaireuse et gluante ? un gros crachat. Dès qu’elle sortait, la chambre s’emplissait d’une odeur qui n’était pas celle de la putréfaction, du cadavre ? y avait-il d’ailleurs encore dans son corps matière à cadavre ? mais plutôt celle d’un humus végétal, l’odeur des feuilles mortes, celle des sous-bois trop épais. C’était là en effet une odeur sombre, épaisse comme le reflet de cette nuit épaisse de laquelle il émergeait et que nous ne connaîtrions jamais. (Je m’appuyais aux persiennes, la rue sous mes yeux passait, et comme ils ne savaient pas ce qui arrivait dans la chambre, j’avais envie de leur dire que dans cette chambre au-dessus d’eux, un homme était revenu des camps allemands, vivant.)
Garouste dit, plein d’un bon sens qui manque
aux dévots de l’avant-garde abîmés dans leurs génuflexions, que Duchamp a cent ans ! Et qu’il faudrait être obtus pour imaginer qu’une pensée nécessaire et immense en son temps resterait immense et nécessaire dans les formes mêmes qui furent jadis les siennes ici et maintenant. Dans une perspective dialectique, il sait qu’il faut jouer Duchamp contre les duchampiens pour vivre après l’icône. Autrement dit, il s’agit de proposer de nouveaux attentats artistiques, d’amorcer et de poser de nouvelles bombes esthétiques, de dynamiter le petit monde de l’art contemporain tout à ses certitudes, confit dans ses dévotions, obéissant à ses prêtres, soumis à ses cardinaux, tremblant devant ses Grands Inquisiteurs.